mardi 12 janvier 2010

Du bon usage des campagnes de prévention

Du bon usage des campagnes de prévention

Michel Morin
Vache folle, sida, tabac..., face à ces redoutables épidémies et risques pour la santé, force est de développer la prévention. Celle-ci passe notamment par l'élaboration de campagnes d'information et de formation, véhiculées par les médias et relayées par des actions ciblées.

Les risques pour la santé occupent une place de choix aujourd'hui dans la quotidienneté incertaine des pays dits « riches » ou « avancés » et corrélativement s'impose la nécessité d'y faire face. Depuis une vingtaine d'années, une sociologie d'après-Tchernobyl a déclenché un questionnement instruit et vigilant de la nouvelle « société du risque » qui émerge des catastrophes et des menaces de l'univers contemporain (1). Avec le retour d'épidémies incontrôlables et d'infections menaçantes pendant des durées imprévisibles (les nouvelles comme celles de la vache folle, du sras, de l'hépatite C, mais aussi les anciennes comme la tuberculose qui fait son retour), avec le choc de l'irruption du sida et la montée en puissance d'une épidémiologie des facteurs de risques qui s'applique à l'ensemble des registres de la vie quotidienne (alimentation, travail, loisirs, vie sexuelle, etc.), une pratique sociale de prévention ne cesse de se développer, sans parvenir à contenir une envahissante « institution de l'inquiétude (2) ». L'activisme, l'urgence et les craintes collectives médiatisées occupent la scène mais, sur l'incitation de pouvoirs publics passablement bousculés, on amorce depuis quelque temps un effort de clarification et d'évaluation (3). Cet effort se concrétise au point de rencontre, souvent conflictuel, de la recherche des sciences sociales et de la pratique des agents de santé engagés dans les batailles du risque sanitaire.

Dans le champ de la santé, les objectifs de prévention sont multiples mais il est commode de les rattacher au découpage que l'OMS a mis en place depuis une trentaine d'années pour classer les différentes possibilités de « prévenir », en prenant comme critère la distance que l'on a par rapport à la maladie. En prévention « primaire », la maladie n'est pas encore là et l'on agit pour éviter une maladie, une blessure ou un accident.

Des enjeux et des buts diversifiés

En prévention « secondaire », on se préoccupe des personnes déjà atteintes d'une maladie ou d'une pathologie médicalement identifiable. Il s'agit de dépister ceux qui sont malades sans le savoir ou sans vouloir le savoir, et de traiter assez tôt pour arrêter ou renverser l'évolution d'une pathologie. Ce domaine d'intervention s'étend de plus en plus avec l'avènement de la médecine prédictive et les possibilités du conseil génétique, pour le cancer en particulier. On peut ainsi considérer comme cibles de prévention des personnes qui ont des cancers virtuels (cancer du sein par exemple) par hérédité, ce qui crée un état problématique qui n'est ni la bonne santé ni la maladie, mais l'état de risque.

A ces deux champs déjà très larges de la prévention s'ajoute maintenant une prévention « tertiaire » qui se préoccupe de diminuer ou retarder autant que possible le développement de handicaps ou de séquelles liés à l'évolution naturelle des maladies, ou encore de prévenir la dépendance et la perte d'autonomie. Ceci se travaille activement dans les projets d'amélioration de la qualité de vie des patients et se poursuit dans une prévention « quaternaire » qui, dans un stade de maladie inexorablement avancé, tente de prévenir les souffrances physiques ou morales et d'accompagner le processus de la mort.

C'est la prévention primaire qui dispose sans aucun doute du plus grand capital d'expériences et de moyens d'actions jusqu'à présent. Toutefois, elle ne se nourrit plus seulement d'une visée d'évitement. Elle tente de prendre appui sur le renfort optimiste de la promotion de la santé. Elle tend aussi à se prolonger sur le terrain de la prévention secondaire. En effet, avec l'expansion de l'autoprescription de médicaments, l'avancée continue des maladies chroniques, l'allongement de l'espérance de vie, les frontières et les passages entre santé et maladie deviennent plus indécises (4), ce qui se traduit par le développement de campagnes dirigées vers les malades (5) et non plus seulement vers l'ensemble des bien portants qu'il faut préserver des dangers.

Il y a donc une diversification déroutante mais inéluctable du champ de l'action préventive, les stratégies mises en place se réduisant néanmoins fondamentalement à deux finalités complémentaires. La principale vise à réduire les risques en induisant des changements de niveaux de connaissance, de motivations, d'attitudes et de comportements. La seconde, plus modeste mais de plus en plus importante, tente de maintenir des changements obtenus par les communications persuasives, d'éviter des rechutes ou de préparer à une relance de la vigilance préventive. Dans le tabagisme ou dans l'alcoolisme par exemple, cette visée est indispensable puisque, après les premiers succès de modifications conformes aux modèles d'action préconisés, les retours aux comportements à risque sont extrêmement fréquents. Dans la lutte contre le sida, cet enjeu est également reconnu comme essentiel actuellement, de nombreux indicateurs témoignant d'une remontée très nette des prises de risques.

Une politique de santé publique et de prévention des risques sanitaires aujourd'hui ne se conçoit pas sans campagne d'information et de communication. De multiples entreprises de communications persuasives ont ainsi été mises en place pour diverses bonnes causes au cours des dernières années dans tous les pays riches mais aussi, sur les impulsions de l'OMS, dans les pays en développement. Dans cet ensemble disparate, quelques propositions élémentaires peuvent être détachées.

Risques pour la santé : une communication négociée

Tout d'abord, les campagnes publiques de prévention dans le domaine sanitaire sont mises sur agenda politique dans le cadre d'actions qui impliquent des décisions négociées entre de multiples acteurs sociaux porteurs d'objectifs, d'intérêts et de conceptualisations de la santé publique fréquemment divergents. L'exemple de la communication publique sur le sida en France (6) illustre bien l'importance des conflits de perspectives qui accompagnent la production des messages et des objectifs des campagnes. La construction des messages s'élabore dans un système de production multiacteur dans lequel se négocie l'encadrement normé des contenus. Les campagnes publiques, en ciblant la population générale, se fondent sur des choix qui concernent implicitement des valeurs et des objets de représentation sociale qu'on présuppose dans l'audience ou qu'on tente de capter par enquêtes préalables. Les premières campagnes antisida ont ainsi été préparées en tenant compte des réactions d'un public supposé bien pensant et, après un prudent « Le sida ne passera pas par moi » (1987), un principe s'est imposé : dissocier les messages sur la maladie, sa connaissance, ses moyens de transmission et son impact sur la vie des malades, et la promotion du préservatif. « Le préservatif préserve de tout, même du ridicule » a été lancé non sans difficulté comme signature de campagne en 1988, fâcheusement mémorisé parfois comme « préserve de tout, sauf du ridicule ». « Le préservatif préserve de tout, sauf de l'amour » a marqué une étape plus directe pour la démonstration du rapport entre sexualité, amour et risque en 1989. « Les préservatifs vous souhaitent de bonnes vacances », en juillet 1989, a accentué le rapprochement des situations à risque. Et progressivement, la promotion du préservatif a quitté la scène publique pour se rapprocher d'autres contextes d'influence plus ciblés, avec des stratégies plus interactives.

Quant au second axe, celui de la maladie, ce sont des campagnes de solidarité qui l'ont traduit : « Le sida, chacun de nous peut le rencontrer » (1989) ; « Si je suis séropositif(ve), "dis-moi oui" » (1992) ; « Pourquoi un séropositif serait-il différent de vous ? » (1993). L'appel au soutien des personnes atteintes et la lutte contre la discrimination ont tenté alors de mobiliser des vecteurs représentationnels et motivationnels autres que l'image de la maladie et de ses risques, pour amplifier une norme de proximité et éviter la stigmatisation et l'exclusion.

Mais les bilans des campagnes restent discutés et discutables, et cela d'autant plus que les évaluations d'un grand nombre d'actions sont considérées par les spécialistes comme méthodologiquement douteuses (7) ou sont tout simplement enfermées dans le secret relatif des agences de communication. On relève en général une faible efficacité des campagnes qui ne s'appuient que sur les médias de diffusion de masse (hypothèse de l'effet direct) et une supériorité des combinaisons action médiatique-travail de terrain, ou « action communautaire » dans la terminologie anglo-saxonne. Une étude australienne (8) sur l'efficacité des programmes de mass media visant à modifier les comportements entraînant un risque cardiovasculaire et à promouvoir le port de la ceinture de sécurité dans la conduite automobile illustre bien cette position. Peu d'effets directs ont été mis en évidence. En revanche, les programmes médiatiques intégrés à des interventions communautaires passant par l'action de professionnels de santé et d'agents d'influence locaux étaient beaucoup plus performants. Pourquoi cette différence d'impact ? L'interprétation la plus plausible consiste à dire que le rôle des médias est de contribuer à susciter une motivation de changement, une sensibilisation et une conscience des risques, sur quoi peuvent s'appuyer des actions ciblées. On retrouve ainsi les hypothèses de la théorie du « flux d'influence en deux étapes » (9) qui mettait en évidence l'importance des contacts en face-à-face et des relais d'influence personnels, représentés éventuellement par des leaders d'opinion, dans toute stratégie de propagande. Autrement dit, pour reprendre une vieille idée, rien ne vaut la télévision pour créer une alerte, une émotion, une sensibilisation. Mais rien ne vaut un face-à-face interactif avec des leaders d'opinion crédibles, aimés ou respectés, pour amener les individus à changer d'opinion ou se préparer à s'engager dans la direction voulue par les communicateurs.

L'importance de connaître la source d'un message

Le processus identitaire est une composante forte du processus d'influence. Du point de vue de l'audience ou de la cible, l'identité perçue de la source ou de l'émetteur est un des déterminants actifs de la possibilité d'adhésion aux messages. Des principes très généraux aident à rendre compte de son impact.

-Pour la transmission de connaissances médicales, la confiance va plutôt à l'expert mais les manifestations appuyées de désaccord entre experts ruinent son impact quand le récepteur est en position passive et ne peut avoir d'interaction avec les émetteurs. Le spectacle des débats polémiques renforce en général les positions initiales des auditoires.

- Les identifications à des personnes en position d'objets d'admiration, comme des stars du sport auprès des jeunes (effet Magic Johnson pour le sida ou Lance Armstrong pour le cancer), sont des supports publicitaires qui ne sont utilisés qu'avec circonspection par les agents de spectacles craignant de dévaloriser l'image de leur produit. Mais leur emploi dans des causes porteuses telles que le sida ou la promotion de comportements de santé (boire de l'eau comme Zinedine Zidane, non de l'alcool) fut reconnu comme efficace et relativement profitable commercialement.

- Le pouvoir d'influence des pairs est un moyen efficace très utilisé auprès des jeunes quand il s'agit de plaider pour l'adoption d'un comportement dévalorisé. La prévention par les pairs est un recours utile, voire indispensable, quand on veut atteindre des personnes qui ont la réputation d'être coupées du système de soin ou d'information ordinaire, ce qui est très largement le cas dans la lutte contre l'hépatite C par exemple.

- Les réactions à une menace identitaire peuvent faire obstacle à l'acceptation des messages. Il semble bien que les grands fumeurs, par exemple, s'identifient aux autres fumeurs, cela d'autant plus qu'ils se perçoivent comme dépendants à la nicotine et ont le sentiment que les experts (souhaitant les convaincre d'arrêter de fumer) ne les respectent pas ou ne prennent pas en considération les problèmes qu'ils affrontent (10). Les fumeurs auraient une sensibilité particulière aux aspects relationnels et l'un des cercles vicieux de situations courantes continue à être le dialogue de sourds entre fumeurs et non-fumeurs quand il se mène au nom de la liberté et du respect d'autrui. Une des voies de la persuasion préventive passe donc par un effort complémentaire, mais difficile à mettre en oeuvre, de non-dévalorisation systématiquement agressive des fumeurs et de valorisation du non-fumeur. C'est ce qu'a tenté de mettre en oeuvre le Comité français d'éducation pour la santé (CFES), avec un certain succès, auprès des jeunes en valorisant ceux qui ont le courage de refuser le tabac.

De la forte influence du contexte de réception

Le processus d'influence que visent à utiliser les communications est fortement déterminé par le contexte de réception : l'implication socioaffective liée à l'expérience détermine fortement les conditions d'assimilation, d'appropriation ou de rejet de ce qui est émis. Un consommateur régulier de tabac, d'alcool ou de cannabis n'est pas dans la même position d'attention et de jugement qu'un non-consommateur. Ou sur un mode d'implication plus dramatique, une jeune femme qui voit sa mère ou sa soeur mourir d'un cancer du sein est plus concernée face à une campagne en faveur du dépistage qu'une femme qui n'a pas vécu cette expérience. A partir de cette hypothèse, les problèmes se compliquent pour établir une stratégie adaptée en tenant compte des variations de la proximité objective et subjective du risque. La plupart des modèles théoriques de l'influence convergent en effet pour proposer que les plus exposés aux risques de santé développent des stratégies actives d'atténuation de la menace, qui se traduisent par un traitement défensif de l'information.

Le problème traditionnel de la communication persuasive, aujourd'hui comme autrefois, n'est pourtant pas de convaincre les convaincus mais de persuader de changer ceux qui a priori sont réticents, résistants ou opposants, sachant que les moyens de résistance en matière de changements d'attitude et d'habitudes sont innombrables. Celui qui fume beaucoup peut tout simplement éviter les informations qui fâchent ou qui inquiètent, sélectionner les informations qui sont cohérentes avec son point de vue et oublier le reste ou reconstruire une théorie rationalisante (11). Celui qui consomme de l'alcool sans se reconnaître comme alcoolique peut se défendre contre les attaques des messages de sobriété en arguant des obligations de son travail.

Il est donc clair que tout projet de communication sur le risque doit (ou devrait) prendre en compte la probabilité très élevée d'une élaboration défensive des messages par les cibles de la campagne. Cette précaution est particulièrement nécessaire dans le recours à la peur comme moyen d'influence. Trop de peur inhibe et fait fuir le public non captif. Pas assez ne donne aucune motivation à agir. En revanche, une inquiétude non dramatiquement anxiogène crée un climat propice à une action pédagogique efficace et claire, pouvant immédiatement et facilement être mise en oeuvre pour apaiser la tension créée et débuter un nouveau cycle de comportements renforcés.

« La prévention est en crise ! », déclarait récemment le professeur Kazachkine, directeur de l'Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS). Il exprimait là une réaction d'alarme largement partagée par les spécialistes face au constat d'une double dégradation de la lutte contre le sida : dans les pays du Sud d'abord, avec l'effrayante progression de l'épidémie et l'insuffisance chronique des moyens de prévention et d'éducation (pourtant seuls remparts possibles contre le virus puisque la prise en charge médicale des personnes atteintes reste largement inaccessible aux populations) ; dans les pays du Nord ensuite, avec la double menace d'un retour à des conduites à risque dans les groupes les plus concernés et le déplacement de l'infection dans de nouveaux groupes marqués par la vulnérabilité sociale, la précarité et la distance au système de soin.

Mieux gérer la prévention des risques

Ce qui advient actuellement dans le champ de la prévention du sida a une portée générale dans l'évaluation au long cours des efforts de prévention. Aux Etats-Unis, dans les années 80, le plus grand essai d'intervention réalisé auprès de personnes présentant des risques majeurs de cardiopathies a donné des résultats jugés décevants. Des changements très modestes dans les habitudes alimentaires et le rapport au tabac ont été obtenus malgré des années d'efforts intensifs (12). En matière de prévention, rien n'est donc jamais acquis.

Plutôt que de prétendre à une éradication totale des prises de risques pour la santé, les campagnes d'information et de formation ne peuvent qu'aider, ce qui n'est pas rien, à une meilleure gestion des risques par les personnes qui y sont confrontées, volontairement ou non. L'approche psychosociale du projet de prévention des risques et de promotion de la santé participe d'un empirisme raisonné qui place le processus d'influence et les objectifs de changements des conduites individuelles dans un contexte de contraintes, de pressions, de délibérations, de confrontations et d'incertitudes. Elle peut s'appuyer sur la modélisation d'une étiologie psychosociale des comportements problématiques (la consommation d'alcool ou d'autres drogues) et mettre à l'épreuve du terrain nombre de ces hypothèses.

Comment passe-t-on d'un refus à une acceptation des préconisations de précaution ? Les croyances et les représentations en matière de santé et de maladie ne sont pas réductibles à des attributs personnels jalousement défendus contre les tentatives d'influence. Ce sont des constructions collectives partagées qui guident l'action et aident à maîtriser l'inconnu inquiétant. Le changement individuel est ancré sur le changement collectif. Les entreprises de prévention doivent s'inscrire dans des temporalités qui échappent largement aux plannings des promoteurs de changement. Les évaluations des actions préventives sont indispensables et doivent sans aucun doute être très fortement renforcées, notamment au plan méthodologique. Elles ne peuvent pas être enfermées dans une dichotomie administrative d'échec et de succès, et doivent être accompagnées d'un travail critique sur des processus qui combinent la régulation de logiques contradictoires, la construction d'ajustements individuels et collectifs, la possibilité de réversibilité des conduites de précaution.


NOTES

1
U. Beck, La Société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, 1986, rééd. Aubier, 2001.



2
D. Duclos, « Heurs et malheurs du concept de risque », in Y. Dupont (dir.), Dictionnaire des risques, Armand Colin, 2003.



3
En témoigne par exemple en France la création de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé. Site Internet : www. inpes.sante.fr



4
M. Morin, Parcours de santé, Armand Colin, 2004.



5
En témoigne par exemple en France la récente campagne contre l'usage abusif des antibiotiques.



6
G. Paicheler, Prévention du sida et agenda politique. Les campagnes en direction du grand public (1987-1996), CNRS, 2002.



7
J. Kitzinger, « Researching risk and the media », Health, Risk and Society, vol. I, n° 1, 1999.



8
S. Redman, E.A. Spencer et R.W. Sanson-Fisher, « The role of mass media in changing health-related behaviour: Critical appraisal of two models », Health Promotion International, vol V, n° 1, 1990.



9
E. Katz et P. Lazarsfeld, Personal Influence; The part played by people in the flow of mass communications, Free Press, 1955.



10
J.-M. Falomir et F. Invernizzi, « The role of social influence and smoker identity in resistance to smoking cessation », Swiss Journal of Psychology, vol. LVIII, n° 2, 1999.



11
P. Peretti-Watel, Sociologie du risque, 2000, rééd. Armand Colin, 2003.



12
S.L. Syme, « To prevent disease: The need for a new approach », in D. Blane, E. Brunner et R. Wilkinson (dir.), Health and Social Organization: Towards a health policy for the twenty-first century, Routledge, 1996.




Michel Morin


Professeur de Psychologie sociale à l'université Aix-Marseille-I où il dirige un Dess de Psychologie sociale de la Santé, responsable du groupe de recherche Santé et Maladie au laboratoire de Psychologie Sociale, il est l'auteur de Parcours de santé, Armand Colin, 2004.



Les approches psychosociales au chevet des campagnes de prévention


L'engagement actif et durable des individus dans des conduites de protection suppose des changements importants d'attitudes et de comportements. Schématiquement, trois stratégies psychosociales sont préconisées et utilisées dans ce but.

La recherche-action lewinienne (1) appliquée à la communication persuasive vise la diminution de « la résistance au changement » qu'elle oppose à la pression en faveur du changement. Elle avance qu'on peut toujours identifier dans le fonctionnement psychique individuel et dans le fonctionnement groupal des forces de résistance, agir sur celles-ci et reconstruire un nouvel équilibre d'habitudes. Pour amener des individus à modifier leurs habitudes, on doit affronter des normes qui régulent et stabilisent ces habitudes. Or, démontre le lewinisme, on ne change pas de normes par simple injonction et conseils, fût-ce de la part d'autorités respectées lors de conférences ou de messages insistants.

On peut y parvenir en revanche par la discussion de groupe entre pairs qui a l'avantage de permettre une explicitation collective des points de vue et de décider ensemble d'un ajustement à un conflit de normes. Par exemple entre les normes et les habitudes partagées par des ménagères pour nourrir leur famille et des valeurs de participation à un effort national d'économie en cas de pénurie alimentaire. La discussion bien conduite permet une décristallisation d'un état initial figé, un déplacement vers un autre niveau d'équilibre, et une nouvelle cristallisation. Constatant que d'autres membres du groupe sont prêts à infléchir leurs habitudes, on envisagera ensemble d'essayer la pratique nouvelle proposée dans l'intérêt collectif. Finalement on votera ensemble une décision d'essayer le nouveau menu. Et les chercheurs constateront après coup que beaucoup plus de femmes appliquent cette décision parmi celles qui ont pu en discuter librement avec un animateur facilitateur que parmi celles qui auront simplement écouté une brillante conférence.

La stratégie de l'engagement garde le même schéma de « gel-dégel-gel » mais elle considère qu'on peut faire l'économie de la discussion, même si une interaction de groupe est admise comme moyen d'influence. La communication dans cette approche n'intervient que comme renforcement ou aide à un changement comportemental déjà en cours ou effectué. Ce qui compte, c'est que l'individu commence à agir même modestement dans la direction demandée. Si un manipulateur « honnête » (2), selon la tactique dite du « pied dans la porte », crée les circonstances qui amènent l'individu à faire un premier acte peu engageant en apparence (comme vendre des timbres en faveur de la prévention du sida), il sera amené beaucoup plus facilement à réaliser l'acte visé par le promoteur du comportement de santé (utiliser un préservatif) (3). Se soumettre de manière non délibérée mais avec l'impression d'avoir eu le choix d'accepter ou de refuser, c'est entrer dans un chemin d'acceptation progressive qu'on s'emploie à justifier après l'acte et non pendant. Pour l'individu considéré par les psychologues sociocognitivistes comme naïf, rationnel et ne supportant pas l'incohérence, le plus économique, affectivement et cognitivement, consiste à découvrir qu'il a eu bien raison d'adopter le nouveau comportement. On ne change pas de comportement en cédant à une communication persuasive. On change de comportement et ensuite on trouve les informations, connaissances, croyances qui sont cohérentes avec ce que l'on vient de faire.

Les interventions d'orientation sociocognitive sont des tentatives systématisées pour changer les comportements de santé des gens, grâce à des expériences dans lesquelles s'affirme un souci d'infléchissement guidé et volontaire des conduites à risque (4). Par exemple, le modèle sociocognitif « information-motivation-comportement » des frères Fisher (5) est centré sur la prévention du VIH aux Etats-Unis mais a aussi une valeur générale. Il vise à prédire et expliquer les comportements de santé, mais inspire également des interventions visant à renforcer un comportement de prévention des risques. Ainsi, une intervention de type quasi expérimental a comparé l'évolution des comportements de prévention du VIH entre deux groupes dont l'un était soumis à un programme éducatif centré sur l'amélioration de l'information, l'ajustement des motivations et le renforcement des habiletés de prévention par diverses techniques (vidéos, discussions de groupe, jeux de rôle). Des différences significatives ont été observées quatre semaines plus tard sur l'état des informations, des motivations et des compétences mais aussi sur des comportements de prévention (discuter de l'emploi du préservatif, l'utiliser).

La même volonté de lier la recherche sociocognitive à l'intervention comportementale se traduit aussi en Grande-Bretagne dans de nombreux domaines de prévention (6) : sexualité, tabagisme, conduite automobile, etc. Un des aspects les plus récemment développés concerne l'« implémentation », c'est-à-dire la réalisation concrète de l'intention de changer par des « plans qui engagent une personne à réaliser une intention comportementale dans un moment et un lieu précis (7) ». Des résultats ont par exemple été obtenus en engageant des femmes à décider à l'avance du moment et du lieu où elles avaient l'intention de faire un autocontrôle mammaire. 64 % des femmes ayant bénéficié d'un message d'implémentation réalisaient l'intention alors que 14 % seulement le faisaient dans l'autre groupe (non exposé à ce message), malgré leurs bonne volonté et intentions initiales (8).

NOTES
1
Du nom de Kurt Lewin (1890-1947), psychologue allemand exilé aux États-Unis et fondateur de la dynamique de groupe.

2
R.-V. Joule et J.-L. Beauvois, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, 2e éd. Pug, 2002.

3
F. Bernard et R.-V. Joule, « Engagement et prévention », in G. Petrillo (dir.), Santé et société. La santé et la maladie comme phénomènes sociaux, Delachaux & Niestlé, 2000.

4
D. Rutter et L. Quine (dir.), Changing Health Behaviour, Open University Press, 2002.

5
J.-D. et W.A. Fisher, « Theoritical approaches to individual-level Change in HIV risk behavior », in J.-L. Peterson et R.J. DiClemente (dir.), Handbook of HIV Prevention, Kluwer/Plenum, 2000.

6
P.M. Gollwitzer et V. Brandstäter, « Implementation intentions and effecting goal pursuit », Journal of Personality and Social Psychology, vol. LXXIII, n° 1, 1997.

7
Ibid.

8
S. Orbell et p. Sheeran, « Changing healthy behaviours: The role of implementation intentions », in D. Rutter et L. Quine (dir.), op. cit.

Michel Morin


Entretien avec Luc Berlivet. De l'hygiénisme à l'éducation pour la santé


Depuis 1976 existent en France des campagnes d'éducation pour la santé recourant à la forme du spot publicitaire. En quoi se distinguent-elles des précédentes actions de prévention ?

Les campagnes d'éducation pour la santé ont été perçues comme la seule manière d'intervenir sur des problèmes de santé publique qui avaient pris une importance croissante avec ce qu'on a appelé la « transition épidémiologique ». Ce phénomène désigne la résorption partielle mais importante de la mortalité et de la morbidité imputable aux maladies infectieuses et l'accroissement de la mortalité imputable aux maladies dites « chroniques dégénératives » (cancers, diabète...). Ces dernières étaient imputées à ce que les épidémiologistes ont appelé un « style de vie », c'est-à-dire un ensemble de pratiques sur lesquelles les techniques de prévention classiques (vaccination, travaux d'hygiène publique, etc.) n'avaient pas prise.

Les précédentes actions de prévention étaient très largement construites sur une représentation très normative de l'ordre biosocial : il existe un ordre biosocial préétabli, et on cherche à normaliser les individus pour qu'ils se conforment à ces règles préexistantes. Dans les spots du Comité français d'éducation pour la santé (CFES), le ressort va beaucoup moins être la délivrance d'informations que l'appui sur un processus d'individuation déjà existant, où il s'agit de renforcer des évolutions jugées potentiellement positives pour l'amélioration de la santé de la population française.

Quel rôle a joué le recours à des savoirs issus des sciences sociales ?

Aux professeurs d'hygiène vont, en effet, succéder des spécialistes diplômés de sciences sociales (sociologie, psychosociologie...), souvent placés à l'interface du monde universitaire et du monde de la communication. Ils vont importer, dans la fabrication des campagnes, des catégories issues de ces disciplines, telles que celles de « pression des pairs », « locus de contrôle » et, particulièrement, celle d'« image sociale » (du fumeur, du buveur...), rompant ainsi avec la perspective normative et dirigiste antérieure. Cet apport s'accompagne de la mise en place de dispositifs (sondages, questionnaires...) permettant de mesurer l'efficacité des messages en termes de transformation de l'image sociale du fumeur, par exemple.

Derrière ces nouvelles méthodes apparaît un « implicite individualiste », selon lequel l'individu se réalisant va être amené à rompre, par une sorte de nécessité interne, avec un certain nombre de pressions sociales jugées néfastes, comme par exemple dans le cadre de l'initiation au tabac des adolescents. Loin de prétendre restreindre les attitudes dans un cadre comportemental défini a priori, l'éducation pour la santé se base sur l'idée selon laquelle se réaliser pleinement comme individu va de pair avec l'adoption d'un style de vie faisant l'économie des « comportements à risques », dangereux pour l'organisme autant qu'aliénants.

Propos recueillis par Xavier Molénat

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